Pour de nombreux Béninois, la Conférence nationale de février 1990 constitue le véritable point de départ de notre expérience démocratique. Par cet événement historique, le Bénin a marqué son époque et inspiré plusieurs pays du continent africain.
Trente-six années plus tard, une question s'impose : que peut-on dire aujourd'hui de cette démocratie à l'heure où les nations du monde cherchent à affirmer leur existence, à défendre leur souveraineté et à éviter l'effacement dans un contexte international instable ?
Depuis 1990, le monde a été profondément bouleversé par des crises multiples : crises sanitaires, crises économiques, tensions politiques et conflits militaires. Dans cet océan d'incertitudes qui fragilise de nombreuses démocraties africaines, le Bénin doit trouver sa voie et poursuivre sa marche vers le développement.
Dans un tel moment de l'histoire, aucune erreur stratégique ne doit être tolérée et aucun calcul personnel ne doit primer sur l'intérêt supérieur de la nation. L'essentiel demeure la construction patiente et responsable du destin commun du peuple béninois.
Certes, la construction d'une nation moderne exige parfois de rompre avec certaines pratiques héritées du passé. Mais faut-il pour autant renier la Conférence nationale et la reléguer dans l'oubli ? Ou faut-il au contraire s'en inspirer pour construire l'avenir ?
« La Conférence nationale demeure un terreau historique et un ciment politique qui ont contribué à renforcer la nation béninoise depuis plus de trois décennies. Elle rappelle aux Béninois d'où ils viennent et éclaire le chemin qui reste à parcourir. »
Notre ambition n'est pas d'apporter une solution miracle aux défis de notre pays. Mais nous espérons contribuer à un sursaut patriotique et nourrir la réflexion des autorités publiques comme des citoyens.
I — LES ACQUIS DE LA DÉMOCRATIE BÉNINOISE
Depuis 1990, le Bénin s'est souvent distingué par la vitalité de sa vie démocratique. Celle-ci repose principalement sur trois piliers : le pluralisme politique, les libertés publiques et l'État de droit.
La démocratie béninoise s'est notamment manifestée par :
- la liberté d'expression et de manifestation
- le droit de grève
- l'existence d'une opposition politique structurée
- une société civile active et un syndicalisme influent
- une pluralité de partis politiques
Elle s'est également caractérisée par une relative stabilité institutionnelle et par l'existence d'une justice constitutionnelle reconnue.
La stabilité institutionnelle
Depuis la Conférence nationale, le Bénin a connu plusieurs alternances pacifiques au sommet de l'État, notamment avec les présidences de Nicéphore Soglo, Mathieu Kérékou revenu au pouvoir par les urnes , Thomas Boni Yayi et Patrice Talon. Cette succession de transitions politiques pacifiques constitue un acquis majeur, démontrant que le Bénin a su, pendant longtemps, se tenir à distance des coups d'État militaires qui ont marqué l'histoire politique de nombreux pays africains.
Une justice constitutionnelle reconnue
La Cour constitutionnelle du Bénin s'est progressivement imposée comme une institution centrale dans la protection des libertés fondamentales. Pendant longtemps, elle a été considérée comme l'une des juridictions constitutionnelles les plus respectées du continent africain.
Les réformes engagées depuis 2016 ont profondément transformé le paysage politique béninois. Elles sont nécessaires, mais doivent toujours préserver la cohésion sociale et garantir la stabilité politique, condition essentielle de tout investissement et de tout développement durable.
Le vote, fondement de la légitimité politique
Le vote demeure aujourd'hui la seule technique légitime de dévolution du pouvoir au Bénin. Il constitue le cœur de notre système démocratique et doit être préservé à tout prix.
Si ce droit venait à disparaître ou à perdre sa crédibilité, c'est l'existence même de la nation politique béninoise qui serait fragilisée. Toutefois, un défi majeur se pose : le taux d'abstention électorale, qui avoisine désormais les 65 %. Cette situation traduit une crise de confiance entre les citoyens et la classe politique.
« Il devient urgent de réconcilier les Béninois avec la politique, car celle-ci peut encore apporter beaucoup au pays lorsqu'elle est portée par des femmes et des hommes guidés par une seule finalité : la défense de l'intérêt général. »
L'identité nationale
Chaque Béninois doit connaître l'histoire de son pays, se l'approprier et s'en inspirer pour construire l'avenir. Dans un contexte où certaines voix appellent à tourner la page du passé, il est important de rappeler que l'histoire demeure une source de repères et de cohésion nationale. Le Bénin est pleinement entré dans l'histoire — et cette entrée mérite d'être assumée, célébrée et transmise.
II — LES LIMITES ET FRAGILITÉS DE NOTRE DÉMOCRATIE
Malgré l'adoption du pluralisme politique et de la démocratie représentative, un malaise profond persiste au sein de la société béninoise. De nombreux citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants. La confiance envers les institutions s'érode et l'État semble parfois incapable d'assumer pleinement ses missions.
Cette situation révèle ce que les politiques appellent une crise de la représentation. Il ne s'agit pas d'un simple dysfonctionnement passager. Cette crise est structurelle, enracinée dans plusieurs facteurs : la fragilité de l'État, la concentration des pouvoirs, l'exclusion des citoyens de la gestion publique et l'émergence de nouvelles menaces.
La fragilité structurelle de l'État
L'État béninois reste un État fragile, hérité de structures coloniales et confronté à des ressources limitées. Le Bénin ne dispose pas de ressources naturelles abondantes comme certains pays africains riches en pétrole, en or ou en vastes ressources forestières. Dans ces conditions, l'État peine parfois à remplir ses missions fondamentales :
- assurer la sécurité des citoyens
- rendre une justice rapide et impartiale
- garantir l'accès à l'éducation et à la santé
- soutenir le développement économique
Cette situation entraîne une dépendance importante vis-à-vis des partenaires extérieurs et nourrit une perception négative de l'État, souvent considéré comme distant ou inefficace.
Une séparation des pouvoirs imparfaite
La Constitution proclame la séparation des pouvoirs. En pratique, cette séparation reste souvent limitée. Le président de la République concentre une grande partie des pouvoirs — chef de l'exécutif, influence déterminante sur la majorité parlementaire, rôle important dans la nomination des autorités judiciaires. Cette concentration affaiblit l'équilibre institutionnel et réduit la capacité de contrôle des autres institutions.
L'exclusion des citoyens de la gestion publique
La démocratie ne devrait pas se limiter à un vote périodique. Elle devrait être un processus permanent de participation citoyenne. Cependant, la participation des citoyens aux grandes décisions nationales reste limitée. Les consultations populaires sont rares et la société civile peine parfois à jouer pleinement son rôle.
Des menaces nouvelles : terrorisme et mondialisation
Deux défis majeurs viennent aujourd'hui aggraver ces fragilités. Le premier est le terrorisme. L'insécurité qui touche certaines régions d'Afrique de l'Ouest met à l'épreuve la capacité des États à protéger leurs populations. Ce qui se déroule dans le nord du Bénin ne constitue pas seulement un problème sécuritaire : c'est une menace directe contre la République et ses valeurs de Travail, Justice et Fraternité.
Le second défi est la mondialisation, qui impose souvent des modèles institutionnels ou économiques peu adaptés aux réalités africaines et accentue la dépendance économique des États. Les crises récentes, notamment la pandémie de COVID-19, ont révélé la vulnérabilité de nombreuses économies africaines.
III — LES NOUVEAUX DÉFIS AFRICAINS
Dans ce contexte international instable, les démocraties africaines doivent relever plusieurs défis majeurs. Le premier consiste à démontrer que la démocratie n'est pas incompatible avec le développement. Le pluralisme politique ne doit pas être perçu comme un obstacle à la transformation économique et sociale des États. La démocratie peut au contraire être un facteur de stabilité politique et de prospérité économique.
Le second défi concerne le renforcement de l'État. Le Bénin doit disposer d'un exécutif stable et respecté, d'une armée moderne et efficace, et d'une économie productive capable de soutenir les entreprises et de créer de la richesse. Un État solide est indispensable pour garantir la sécurité des citoyens et préserver la souveraineté nationale.
Toutefois, ce renforcement de l'État ne doit pas conduire à une dérive autoritaire. L'Afrique a trop souvent souffert des coups d'État et des ruptures de l'ordre constitutionnel.
Enfin, un dernier défi concerne la réforme du système partisan et du code électoral. La question du parrainage électoral, dans sa configuration actuelle, apparaît pour certains comme un mécanisme d'exclusion politique. Une réflexion approfondie mérite d'être engagée afin de garantir à la fois la crédibilité des candidatures et l'équité du processus électoral.
CONCLUSION
Aujourd'hui encore, la démocratie demeure l'un des régimes politiques les plus sûrs. Elle garantit que le pouvoir peut changer de mains sans violence et sans rupture brutale de l'ordre institutionnel.
Pour le CREDESA, la démocratie est avant tout un régime de liberté encadrée par la loi et garantie par l'autorité de l'État. Elle repose sur le respect du suffrage, sur la capacité de débattre et sur la responsabilité de décider.
Une démocratie véritable ne signifie pas l'impuissance. Elle exige au contraire des décisions fortes, assumées dans l'intérêt supérieur de la nation.
« Le défi essentiel pour le Bénin est donc clair : réinventer sa démocratie afin qu'elle reste crédible, inclusive et efficace face aux transformations du continent africain. L'enjeu n'est plus seulement de préserver la démocratie. Il est désormais de la renouveler pour qu'elle devienne un véritable moteur de développement et de cohésion nationale. »
